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Poésie, peinture, art et littérature

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Contre bons soins

J'ai beaucoup voyagé, assise dans mon fauteuil, au travers de ces gens qui venaient déposer sur le bord du bureau, des morceaux de leur vie. Quelques gouttes de pluie ramenées de la mer, des tranches de soleil dans un regard d'enfant, et le froid de l'hiver dans les cheveux des vieilles. J'ai vu passer le temps que j'ai cru oublier.

J'ai connu la souffrance, assise dans mon fauteuil, mais j'avais mis des gants avant de l'effleurer. Elle ne m'a pas blessée mais elle m'a dérangée. Aussi ai-je dû construire des maisons de papier, pour cacher la douleur et taire les regards. J'ai repeint les volets comme pour m'éblouir et j'ai donné du vent pour un souffle d'espoir, en refermant la porte, pour protéger mon âme.

J'ai enlevé des masques, assise dans mon fauteuil, et j'ai gardé le mien et ses larmes de bois. Mon visage recouvert ainsi n'a pu trahir, qu'il avait un sourire malgré tant de misères.
Je n'ai rien de l'humain, je suis comme les statues au fond des cathédrales, qui forcent à la prière sans jamais y répondre.

Comment pouvais-je penser, assise dans mon fauteuil, qu'on attendait de moi une simple parole? Qu'elle était l'importance de ces mots que l'on dit, parfois sans même y croire mais qui vous apprivoisent ?

J'ai rencontré la mort qui n'était pas la mienne, assise dans mon fauteuil. Malgré tous mes discours, elle s'est montrée fidèle au premier rendez-vous. Elle avait pris ma place, elle tenait dans ses mains toutes mes vanités. J'ai voulu négocier ma bonne volonté, mais elle s'est mise à rire de cette inanité.

J'ai posé mon crayon, j'ai retiré mon masque et puis j'ai tout rangé, les quelques gouttes de pluie, les tranches de soleil, et les cheveux neigeux. J'ai refermé la porte de mon placard à vies, en gardant les morceaux posés sur mon bureau, pour m'en faire un habit.

En bas sur le trottoir, j'ai croisé tous ces gens que j'avais dénudés, souvent à leur insu. Ils ne m'ont pas connue, à visage découvert dans ma nouvelle parure. Pourtant j'avais sur moi un peu de leur souffrance, un peu de leur misère et des larmes amères.
Un jour je reviendrai m'asseoir dans mon fauteuil, pour un dernier voyage...

Marie-Agnès Roch

Texte publié dans « La Mort », recueil collectif de poèmes et nouvelles, Editions L’Ours Blanc (Paris), 130 pages, 11 euros, juillet 2002
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