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Marie-Agnès Roch
Conférence au Sénat organisée par l'ALFOM, salle Vaugirard, vendredi 12 décembre 2008
Jules-Emile Zingg naît le 25 août 1882 à Montbéliard. Dès l’âge de quatre ans il commence à couvrir ses ardoises de dessins. Mais aux yeux de son père, horloger, l’art n’est pas sérieux. Il s’inquiète. Monsieur Durget, professeur de dessin au collège le convainc d’inscrire Jules-Emile aux cours du soir municipaux. En 1898 Jules-Emile devient l’élève de Giacomotti qui dirige l’école des beaux-arts de Besançon. Puis en 1900, il reçoit une bourse d’étude de la municipalité de Montbéliard et monte à Paris dans l’atelier de Cormon. Travaillant avec assiduité, il recherche la précision du dessin. Il obtient quasiment tous les prix de l’école. De santé fragile il alterne séjours à Paris et séjours dans la campagne comtoise. En 1911 il est second au prix de Rome. Cormon et lui se respectent mais des divergences apparaissent bientôt dans leurs conceptions de l’art.
En 1912 il se marie avec Thérèse Dumont altiste au conservatoire de Paris. Il reste au pays, en Franche-Comté, s’installe dans les bois de Belverne près d’Héricourt. En 1914 il est réformé pour santé déficiente. Il part en Bretagne où il rencontre Maurice Denis et Sérusier. Il travaille dans l’esprit des Nabis.
En 1917 Zingg est volontaire en tant que peintre des armées avec Vuillard.. Il peint alors des scènes dramatiques, la terre qu’il chante est creusée ici pour ensevelir le soldat mort. Il expose au palais du Luxembourg ses œuvres peintes aux armées. Sa femme Thérèse qui est partie s’installer avec leurs deux enfants à Contournat en Auvergne, pressent l’intérêt que son mari trouvera à ces paysages. En été 1917, Zingg rejoint sa famille. Il dira : « ici, tout est net et fort ordonné, parfaitement écrit… les paysans travaillent en grand nombre dans la campagne. Certains conduisent des attelages de bœufs ou de vaches salers, d’Aubrac, du Nivernais : rouges, jaunes, blancs. Ces couleurs joyeuses s’ajoutent au gris des foins, aux verts des prés ou aux ors des champs de céréales… un soleil torride répand une lumière éblouissante sur les vielles maisons. Les façades ocre jaune et les toits Sienne brûlée resplendissent. »
Zingg se sépare alors de l’académisme. La matière n’est plus travaillée avec insistance, les empâtements et les transparences alternent, le dessin libère la composition. Tout cela n’est pas étranger à l’art de Vuillard. En Auvergne, après la guerre, tout reprend un sens. Zingg aime à célébrer la famille comme les travaux des champs. Le climat devient quasi biblique, notamment dans « scène de la vie familiale en Auvergne ». Les œuvres peintes sur le vif répètent souvent la présence de sa femme et de ses deux fils comme simples éléments de vie. Ce noyau familial explique les liens d’amitiés qui se nouent avec les paysans de Contournat. La famille se juxtapose aux familles. Le peintre s’installe au milieu des champs et gagne la sympathie des gens du village. Il peint les saisons qui passent et transforment la nature, les automnes rougeoyants, les hivers dépouillés et les neiges silencieuses. Il saisit les moindres subtilités de la lumière qui rend sensible l’espace. Et dans ces paysages il saisit aussi l’instantanéité du mouvement des hommes.
Puis Zingg retourne à Paris dans son atelier de la Villa Brune. Présenté par Vuillard, il prend contact avec la galerie Druet, Druet qui propose de l’exposer en novembre 1918. Le public de chez Druet le suit hors des courants constitués. Zingg est satisfait de son émancipation. Il dira : « je sens pour ma part combien mon bonheur est fragile, car ma vie n’est-elle pas une lutte continuelle ? Cette constante aspiration à mon idéal qui s’éloigne à mesure que j’avance. Ce besoin de réalisation plastique parfaite à une époque aussi éloignée de la beauté est extrêmement douloureux. Je sais que toutes les grandes choses de la vie ne sont faites que de sacrifices…J’ai tout lieu de me réjouir des succès qu’obtiennent à Paris mes œuvres mais les applaudissements de mes contemporains me laissent assez indifférent pour la continuation de mes travaux. »
A cette période Zingg semble préférer s’exprimer d’après le souvenir. Et l’on peut s’en étonner lui qui ressent intensément le contact direct avec la nature. Lui qui peint debout, dehors par tous les temps. Mais il ne perd pas de vue que l’œuvre d’art est avant tout dominée par les lois de l’artiste. Il est hanté alors par le désir de réaliser des peintures d’esprit mural. Entre 1919 et 1920 il entreprend plusieurs compositions qui contribuent à faire évoluer sa peinture de chevalet vers plus de synthèse. Mais il en pressent les limites. Pris par la vie parisienne et les expositions il s’échappe en Bretagne, en Franche-Comté, en Picardie et dans le Vexin. Il succède à Maurice Denis comme professeur à l’Académie Ranson. En août 1921 il rend visite à Coste à Auxerre qui collectionne ses œuvres. Coste est un homme de grande culture et lui fait découvrir les ouvrages rares de sa bibliothèque. C’est là qu’il découvre le Noa Noa de Paul Gauguin.
D’Auxerre il retourne à Contournat. Là sa peinture exprime davantage la rudesse de l’Auvergne, son expression est de plus en plus rigoureuse. Zingg a la prémonition d’être un dernier témoin de la vie rurale. Il loue une maison à Saint Saturnin avec toute sa famille. Il part avec son carnet de croquis pour débusquer l’humain dans l’apparente banalité de sa vie quotidienne. Il peint toujours les saisons, il rejoint tôt le matin les paysans aux récoltes, et brosse en quelques heures sa toile. Il aime à peindre les scènes de battages où tout est mouvement. L’homme est partout et chaque geste vaut un large coup de pinceau. Il trouve son propre rythme sur la toile dans le jaune de la paille. La peinture vit son aventure. Il est inquiet mais il sent l’homogénéité de ses œuvres qu’il accroche sur ses murs. Il dit : « en regardant un paysage dans une promenade, je m’arrête et suis vivement frappé. La composition se présente curieusement sous un aspect inattendu. Les arbres, les collines, la petite maison, tout cela s’arrange pour le plaisir des yeux. Peindre comme si on voyait pour la première fois ces choses. En rendre la grandeur et la noblesse et exprimer à travers elles l’amour et la foi qui sont en nous. Peindre en pensant à ses premières impressions si vives et si puissantes. Peindre en oubliant cet enseignement faux. Ces salons pernicieux. Ces expositions néfastes. Ne voir qu’en soi, ne regarder qu’en soi, ne compter que sur soi-égoïstement- pour son plaisir et sa satisfaction, tant pis si les toiles peintes de cette façon n’ont pas de succès. Se foutre des confrères et plus encore des critiques. Aller droit devant soi en pensant toujours à faire mieux. »
Dans ses toiles peintes en Auvergne, son fils, l’enfant blond est partout, avec sa mère, au milieu des arbres, devant les bœufs. Il est là dans chaque saison. L’hiver venu Zingg peint les arbres alourdis par la neige, les clochers d’église qui semblent avoir froid dans le ciel.
L’Auvergne c’est la grandeur, la force, la rudesse et l’homme. En 1921 le peintre semble être allé au fond de lui-même, ici à Saint Saturnin.
En 1922 la vie parisienne reprend. Druet l’expose en février. C’est un succès. Jules-Emile garde l’Auvergne au fond de lui et entreprend une composition à propos de laquelle Robert Rey écrira dans le Crapouillot : « deux bœufs sous le joug, le bouvier, un marmot et tout le relent de la terre éventrée nous arrive au visage (…) Vers qui se tourner dans le passé pour trouver à la fois cet air de boue et de sabot que Baudelaire reprochait à Millet. »
Il quitte Paris pour la Franche-Comté et les Vosges. Il travaille la gravure sur bois pour illustrer l’édition du roman « Truvache » de Louis-Léon Martin. Il aime cette technique où le repentir n’est pas possible. De retour à Paris, dans son atelier de la Villa Brune il reçoit la visite de ses amis Coste et Grèze, tous deux amoureux de sa peinture. En 1923, Coste réserve « la foire de Saint-Saturnin » . Dans cette œuvre pensée, breughélienne, on entend le brouhaha de la foule des paysans occupés à leurs affaires. Ils sont tous là, les paysans, les bœufs, l’enfant blond, le bonimenteur et le peintre nous entraîne nous aussi dans la foire. Cette toile est exposée à Rouen puis à Paris puis fera l’objet d’un carton pour une tapisserie monumentale commandée par la Manufacture des Gobelins. Avant de terminer ce carton, en janvier 1924, Zingg a besoin de revoir l’Auvergne. Il part pour Murol à l’Hôtel de la Poste pour quelques jours. Il écrit à son ami Coste : « je suis encore à Murol pour quelques jours. Je suis ce soir très fatigué et abruti de travail. Par ces temps froids et humides, c’est assez dur. J’avais besoin de revoir ce pays pour retrouver mon équilibre. En ce moment, le lac Chambon est fantastique, avec les Monts Dore couverts de neige. J’espère ramener quelques toiles curieuses. » En avril le carton est terminé.
Plus tard il s’installe en baie de Somme et peint des marines mais il repart rapidement à Contournat. Sa peinture est plus déliée, moins heurtée. Les couleurs sont étonnantes de gaieté, c’est presque du bonheur. Mais ses idées noires reviennent à grands pas. « Pourquoi la nature m’a t-elle fait si différent des autres, je suis un instrument que le moindre souffle fait vibrer. »
Il domine sa souffrance qui le pousse de manière pressante à la création.
Il retourne aux Gobelins pour déterminer les couleurs de la tapisserie qui sera terminée en 1928.
Puis pendant sept ans, il va et vient dans les provinces de France, le Vexin, la Franche-Comté, Montbéliard où il expose en 1929, les Vosges, Abbeville où il fait construire un atelier dans la maison de ses beaux-parents, la Bretagne près de Perros-Guirec, Paris où il décore un des piliers du restaurant La Coupole. Il continue à peindre, subit les honneurs et le parisianisme.
En 1932, il s’installe à Groire près de Murol pour quelques mois seulement. Ce sera son dernier séjour en Auvergne. En 1935 il achète une maison à Boury-en-Vexin. Puis il fait de nombreux séjours dans sa terre natale, à Montbéliard, au Russey, à Lons-le-Saunier dans le Jura. En 1936 il expose au Palais Granvelle à Besançon, en 1939 il exécute une fresque au théâtre de Montbéliard. Puis il tombe malade et partage son temps entre Boury et Paris. Il meurt épuisé le 04 mai 1942.
L’Auvergne fascina Zingg plus que toute autre région et c’est sans doute là que son évolution personnelle s’est faite. La rencontre
d’un lieu peut parfois être plus déterminante qu’une époque ou une influence artistique. Il y trouve plus qu’ailleurs la vie paysanne simple et essentielle pour laquelle il est né car tout y est
authentique.
Marie-Agnès Roch
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