Jeudi 28 juin 2007
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Ballade du généraliste (La)Un médecin au XX° siècleJacques FRANCKEditions l'Harmattan
Collection : biographie, autobiographie, témoignage, récit santé, médecine
180 pages. 16 euros. mai 2006
Dans son livre « la ballade du généraliste », le docteur Jacques Franck, médecin généraliste du vingtième siècle, emmène le lecteur à la découverte de son art : la médecine de famille. Et quand le lecteur que je suis, est lui-même un médecin généraliste du vingt et unième siècle, son récit prend l’allure d’une page d’histoire avec son lot de nostalgie. Nostalgie d’un passé récent avant l’ère du « doctissimo.com » et avant l’instauration des bonnes pratiques médicales associées au souci d’économie qui certes auront l’avantage de rassurer les patients par l’uniformité de l’exercice mais qui l’auront peut-être un peu dépersonnalisé. Nostalgie d’une époque où le pivot du système de santé était tout naturellement le médecin de famille sans abonnement préalable.
Je m’immerge agréablement dans ces pages comme dans mes jeunes années quand mes vieux confrères me berçaient par leurs histoires de chasse et me donnaient l’envie et la fierté d’assurer leur continuité. C’est avec humour, humeur parfois et avec franchise que Jacques Franck nous parle de son métier, de sa vie tout simplement, car les patients ne nous quittent jamais vraiment même quand la porte du cabinet est fermée. Les petits riens de tous les jours côtoient sans peur les grandes valeurs. Du choix de son médecin qu’on ne fait pas sur une rumeur ou sur les dires de sa concierge, en passant par l’ordonnance qui ponctue l’acte intellectuel et la présumée fortune de la profession, ces petits riens sont écrits et décrits avec un mélange de passion, de tact et de décontraction. Le bonheur est toujours entre les lignes même quand il évoque ses rapports avec la mort de ses patients, cette mort qu’il n’attend pas toujours au bon moment ou qu’il souhaite la meilleure possible ou qu’il pourrait donner à la demande. Il en parle aisément puisqu’il la connaît bien pour l’avoir si souvent vu venir à la rencontre de ces gens qu’il n’a pas pu sauver.
L’humour est au rendez-vous dans le chapitre « sexe » où l’offre peut flirter avec la tentation, où le médecin peut être acteur, observateur, témoin et chroniqueur. Et pour l’heure il est chroniqueur se limitant à conter les frasques de quelque patiente à priori vertueuse ou quelque confrère grisé par un certain pouvoir.
Jacques Franck défend la cause des femmes quand il rappelle à juste titre leur combat pour une vie choisie. Il a été de ceux qui ont connu l’époque des avortements clandestins qui se terminaient mal la plupart du temps. Il s’est penché sur ces femmes agonisantes pour lesquelles la médecine ne devenait alors qu’un pis-aller. Il évoque aussi l’évolution des mentalités qui prenaient du retard sur les progrès scientifiques, la pilule contraceptive étant porteuse à ses débuts de beaucoup de méfiance. Le chemin fut long et difficile pour arriver jusqu’à nos jours où la pilule est devenue à l’évidence de prescription quasi systématique.
Je laisse au lecteur le soin de découvrir le médecin généraliste dans ses activités mondaines, son implication politique parfois et dans ses relations avec les laboratoires pharmaceutiques, sujet souvent soumis à discussion. Là aussi beaucoup de franchise caractérise ses dires.
Pour prolonger la ballade, Jacques Franck nous emmène ailleurs. Il nous plonge dans l’univers de la médecine soviétique au service du public, avec peu de moyens mais avec des hommes et des femmes de bonne volonté, faisant tout leur possible humainement pour parer à la défaillance des techniques. Puis nous changeons de continent pour aller visiter les Etats-Unis avec leur médecine libérale de haut niveau scientifique, moins humaine sans doute et chère car assujettie à l’économie de marché.
La fin du livre est aussi la fin du médecin. Au travers d’exemples successifs et différents de mises à la retraite, Jacques Franck montre les difficultés que le médecin rencontre en quittant ses patients dont il se sent éternellement responsable. Il exprime l’impression de vide, l’impression d’être dévalorisé. La perte du rôle social, le fait de ne plus être indispensable, le téléphone qui ne sonne plus, l’absence des rendez-vous, la disparition du caducée sur le pare-brise de sa voiture… tout cela le plonge d’abord dans une grande nostalgie. Puis le temps faisant son œuvre, cette nostalgie s’estompe et l’ex-praticien se forge une autre personnalité qui n’est plus tout à fait la même ni tout à fait une autre. La mutation est difficile.
Dans un style aux accents de l’authentique, cette ballade a le sens d’un témoignage nécessaire sur une médecine maîtrisée par les médecins. Ceux-ci trouveront ici, par la voix de Jacques Franck, un excellent avocat. La médecine sera toujours ce qu’en feront les médecins.
Marie-Agnès Roch
(01/2007)