Bernard et Marie-Agnès
Les parapluies d'Aurillac
Marie-Agnès Roch
Une fugue à deux voix
par Christian Vallery
Lire est question d’œil et question d'oreille. La poésie s'entend au moins autant qu'elle se lit, à voix haute ou intérieure, en scandant la phrase du pied, comme j'aime à le faire, au rythme de la marche. On peut compter les pieds comme on compte les pas, lire avec sa bouche, avec ses mains, ses bras, compter tout cela en nouvelles ou anciennes mesures -coudes, pouces, mètres- peu importe. Alors j'ai ouvert Les îles de l'oubli et j'ai écouté, marché, réécouté, debout, assis, jusqu'à ce qu'un mot s'impose en moi : fugue. Sens premier de ce mot : indiscipline, refus de l'ordre établi, chemins buissonniers, qui ne cherche pas à être conforme, qui refuse la ressemblance. Le premier allait de pair avec l'autre sens, musical, sur le principe d'un motif, d'une suite de notes, qui connaît divers développements s'additionnant et se mêlant les uns aux autres.
Fugue. Parfois la poésie est comme un pur hasard. Un hasard parfois si pur qu'il ne peut être tout à fait un hasard. Fugue. Une fugue à deux voix. Un chant, parfois austère; un sentier caillouteux; une gueule un peu de travers... Il faut dire ici que pour écrire les auteurs ont choisi un exil singulier, celui qui consiste à se rapprocher non pour annuler sa propre solitude mais au contraire pour l'additionner à celle de l'autre. Alors il y a quelque chose de tremblant dans cette écriture, quelque chose qui vacille dans et entre les phrases. Ça ne cherche pas la lumière à tout prix, ça trébuche, ça se cherche, avec délicatesse, comme éclairé par derrière; ça sentirait plutôt la pluie, ou la buée sur les carreaux; ça bruisse et ça murmure; ça ne crie pas, ne clame pas, n'affirme pas, "incertains que nous sommes hors des nuits silencieuses"... Je ne sais pas ce qu'est la poésie, mais je sais que cette phrase-là est poésie, car elle ne se contente pas de me toucher, elle m'atteint. Des "îles de vent" - pourtant la chair les habite, une chair affamée, certes, démunie, solitaire, mais une chair ardente à défaut de certitudes - "pas même une transcendance, à peine une joie de vivre"- une chair qui cherche, au-delà de l'oubli, à prendre vie. Les mots, on s'en rend si souvent compte, sont à la fois le miracle et le désastre, le cru et le cuit, l'apogée et la noire misère. Où voulez-vous qu'ils frayent, les mots, sinon du côté de l'amour et de la chair ? Car - et si je fais là preuve d'indélicatesse, qu'ils me le pardonnent - ces deux-là s'aiment, non ? Et derrière le poème, la phrase, la scansion, il y a le chant, chant tendre et aimant, pudique, troublant... On ne pourrait le dire mieux qu'eux : "un rien de tendresse assise au bord des choses".
Christian Vallery Article publié dans : revue de L'Ours Blanc, Chemins de Traverse, n°29, décembre 2006 /// revue en ligne Vendémiaire n°23, janvier 2007
Les Îles de l'Oubli, B. Giusti & M.-A. Roch, Ed. Dossiers d'Aquitaine, 2006, 10 euros
"Transformations des saisons et transformations du coeur : tout se lie à travers le langage. Mais les parolres ne sont là que pour mieux travestir la réalité et elles ne véhiculent qu'incompréhension et dialogue impossible. Pour Marie-Agnès Roch, l'essentiel est dans le silence qui sépare les mots et réunit les êtres, dans ce silence transfiguré où la poésie prend sa source, dans le silence des rêves où s'orchestre la grande symphonie de la vie. Et c'est bien là le second sens que l'on accordera à ce recueil : l'être se métamorphose à travers la poésie, et c'est par cette transmutation de la poésie que l'être sans cesse en mouvement, sans cesse changeant, finit par trouver sa permanence.
Il suffit de lire les premiers vers de Métamorphose pour être entraîné par la musique et la beauté des mots, et pour entrer dans l'univers de Marie-Agnès Roch. Alors commence le voyage vers l'ailleurs : Il ne faut pas grand chose pour s'en aller ailleurs / Un peu d'herbe du pré / L'oreiller de mes songes / Et un morceau de toi...
Alors commence la découverte de ce monde fait d'ailleurs / Et de chemins de verre / Où les chats ont parfois / Le dos couvert d'étoiles...
Alors commence le voyage du poète dont les pas sur les trottoirs / Des villes endormies / Dessinent des légendes / Pour les passants de l'aube.
Alors seulement le temps viendra à se suspendre, dans l'espace d'un recueil." (extrait de la préface de B. Giusti)
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