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  • : le blog maroch par : Marie-Agnès Roch
  • : Poésie, peinture, art et littérature
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  • Marie-Agnès Roch
  • Membre du Groupement des Ecrivains Médecins ; Sociétaire de la Société des Poètes Français ; Secrétaire des Editions l’Ours Blanc,  membre de la Société d’Etudes Céliniennes, Présidente des Editions l'Homme Bleu
  • Membre du Groupement des Ecrivains Médecins ; Sociétaire de la Société des Poètes Français ; Secrétaire des Editions l’Ours Blanc, membre de la Société d’Etudes Céliniennes, Présidente des Editions l'Homme Bleu

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 13:19

L’avion sur la piste ronflait de tous ses moteurs. J’ai pris place derrière mon hublot avec l’impatience des touristes. Pendant le voyage, dans la carlingue ça sentait les épices; on servait du poisson. Devant, derrière, on parlait arabe. J’ai lu Bernanos, un livre pris à la hâte, «Journal d’un curé de campagne »… Du conformisme vertueux ; il est à l’aise dans son monologue avec Dieu… pas d’émotion dans la vertu ! Trois heures de voyage avec un curé, ses ouailles et les grands sentiments. Quand le commandant de bord, en anglais et en arabe, annonça l’atterrissage, j’ai fermé définitivement ce livre. Par le hublot, on voyait l’océan et la blancheur de la ville, Tanger. A l’arrivée sur le tarmac il n’y avait que l’avion de Paris et plus tard dans l’aéroport deux files d’attente… contrôle des papiers. A mon tour, le policier me prit mon passeport, jeta un œil sur mon visage et tamponna, tamponna encore…  L’aéroport s’était vidé peu à peu des voyageurs, restaient les balayeurs et autres nettoyeurs. C’est impressionnant le désert d’un aéroport. Comme si le monde entier était ailleurs… L’homme qui me donna les clefs de la voiture de location était un homme pressé. Assise derrière le volant après ses courtes explications, je pensai soudain que je n’avais pas eu le temps de lui demander où se trouvait la roue de secours. Pourtant, je connaissais les routes du Maroc… Trente kilomètres séparent l’aéroport du centre de Tanger. Il me les fallut bien pour m’habituer à l’irrespect du code de la route. Lignes blanches, passages protégés, feux tricolores, priorités, chacun avait son interprétation. Il ne s’agissait donc pas de deviner ce qu’allait penser l’autre, il s’agissait de regarder devant soi et d’oublier les penseurs de derrière.

L’hôtel était sur l’avenue Mohamed VI, la grande promenade au bord de l’océan. Les plus belles avenues des villes du Maroc portent le nom du roi. C’était donc la plus belle. Une avenue comme la Croisette ou la Promenades des Anglais, en moins peignée, moins tirée à quatre épingles. L’hôtel était à l’européenne, loin de la Médina, loin du port de pêche. Du balcon on voyait toute la baie de Tanger. Il allait falloir marcher pour rejoindre le centre de la ville. La chambre était d’un luxe d’apparence. Pas de commode estampillée, pas même un meuble de facture locale… du placage reproduit à l’identique partout. Mais la vue sur la baie éclipsait toute cette vulgarité.

Le lendemain s’est ouvert sur la pluie. Il pleuvait au Maroc !... Comment l’aurais-je imaginé ? Pays des chameaux, des ocres et des bleus, des palmiers, des déserts… Toutes ces images se sont déchirées en ouvrant les rideaux. Mais Tanger est au Nord dans les courants contraires de l’Atlantique et de la Méditerranée. J’aurais dû m’en douter. Il pleuvait aussi en janvier 1912, lors du premier séjour de Matisse. Pendant quinze jours il est resté dans sa chambre de l’hôtel Villa de France. « Qu’allons-nous devenir ? (…) impossible de sortir de notre chambre. » écrit-il à Gertrude Stein. Mais le soleil est revenu et il est sorti dans la ville pour peindre sur le motif dans « l’indicible douceur du quand ça vient tout seul ».

Depuis longtemps je rêvais de Tanger, cette ville au passé multiple fréquentée par la pègre comme par les artistes.  On l’a dit fugitive, insaisissable, perpétuellement mouvante. Par les livres je la savais belle, fragile, impétueuse, décatie, fière et mystérieuse. La ville des paradoxes qui se plait à désorienter le voyageur en quête d’itinéraire balisé. La ville des écrivains qui pouvait être paradisiaque ou infernale comme pour les « clochards célestes » ou la Beat Generation qui carburaient à l’alcool, au sexe, au kif et au mââjoun ou Jean Genet qui aimait Tanger du temps de la ville internationale, quand il y avait de vrais brigands, des espions, des travelos, des bars à folles. Je voulais aussi voir le Tanger de Mohamed Choukri, ce rifain autodidacte qui n’a su lire et écrire qu’à vingt ans, découvert par Paul Bowles puis devenu célèbre par son « Pain nu » traduit par Tahar Ben Jelloun. Pourquoi tous, peintres et écrivains, sont-ils venus et revenus, parfois restés dans cette ville chercher et trouver l’inspiration ?  J’ai donc voulu m’y perdre…

Après avoir longé la promenade du bord de mer, face au vieux port, on entre dans la Medina par une porte et subitement c’est l’intimité. Il y a la vie, la vie des gens, les cris des enfants. Les ruelles sont étroites, pentues et la pluie y déverse de drôles de mélanges ; des odeurs de poissons, de fruits murs plus que murs, de légumes inconnus et d’épices en tout genre. Ravagées par l’humidité, les maisons sont repeintes et sans doute chaulées régulièrement, des ocres, des rouges, des bleus, des couleurs vives ; on est dans du vif mêlé de douceur et de délicatesse. Le moindre espace accueille des fleurs, de la vigne vierge, des hibiscus, mais aussi des épiciers comme dans des placards qui vendent des chips, des conserves et même des radios, le four à pain lui aussi dans son placard ; au milieu des petites places toujours une fontaine, une fontaine publique où on vient encore laver son linge comme on vient faire cuire son pain dans le four lui aussi public. Les gens vivent ensemble dans ces lieux partagés. La Kasbah est un labyrinthe serré, il faut monter sur les terrasses pour découvrir la lumière de Tanger. La Kasbah domine Tanger, le détroit, la baie peinte par Matisse. Plus on monte dans les maisons plus on voit la matière même de la ville. On y découvre le mélange architectural ; dans un même coup d’œil on verra une église catholique, une mosquée, une église anglicane… c’est une ville de contrastes où se reflètent modernité et archaïsme, se rencontrent les grands travaux portuaires, les grandes usines automobiles et les palais princiers et les grandes résidences de la fin du dix-neuvième siècle. On voit tout cela du haut des terrasses.

Dans la ville comme dans la Medina ou dans la Kasbah, on croise des marocains, on parle le berbère, l’arabe mais aussi l’espagnol, le castillan et le français. C’est un mélange de langues et de culture à tous les coins de rues. On ressent fortement l’influence espagnole, française ou portugaise. Tanger, ville à la porte du Maroc, entre Atlantique et Méditerranée… depuis plus de deux mille ans que les tangérois regardent passer les bateaux, ils ont vu débarquer les phéniciens, les français, les anglais, les espagnols… et puis l’indépendance a fait partir les étrangers. Tanger s’est figée dans son passé. Les étrangers ont laissé aussi leur trace sur les murs, les portes et les toits des maisons.  La grande mosquée qui fut tour à tour temple romain, puis mosquée puis église puis à nouveau mosquée en est un témoignage. En haut de la Medina, depuis la terrasse de l’ancien café « Al Mountanzah », aujourd’hui « les passagers de Tanger », on domine la place du Grand Socco qui était à l’origine une place marchande, entourée de boutiques, connue par le texte que Joseph Kessel lui a consacré. C’est la zone de rencontre des Tangérois de la Médina et de la ville internationale. Il y a dans le désordre, une fontaine, une mosquée, le cinéma Rif devenu la cinémathèque, la Mandoubia, ancienne demeure du gouverneur représentant l’autorité marocaine, la légation allemande, l’ancienne poste anglaise où Paul Bowles venait chercher son courrier, la chapelle Saint Andrew, le clocher d’une cathédrale espagnole… Lieu historique car c’est là que le roi Mohamed V  a prononcé son premier discours demandant l’indépendance de son pays en 1947.

Plus loin, en dehors de la Medina, au-delà de la place du Grand Socco, le célèbre et austère café Hafa, construit sur d’étroites terrasses surplombant la mer, vous sert un thé à la menthe accompagné de cacahuètes grillées. Les tables et les chaises en fer à la peinture écaillées ou en plastique de supermarché ont résisté à la folie de l’argent. Ce lieu au mobilier vétuste semble habité par les vivants et les morts, par ceux qui y sont assis comme par ceux qui s’y sont assis. Pour ceux qui préfèrent les sièges en cuir et les nappes de velours, au grand café de Paris sur la place de France, reste encore peut-être l’odeur des cigares Panter de Jean Genet.

Il ne faut pas manquer la librairie des Colonnes sur le boulevard Pasteur, fondée en 1949 par la famille Gerofi, lieu de rencontre et de savoir des écrivains de l’époque.  Elle fut fréquentée par les grands noms de la littérature comme Jean Genet, Samuel Beckett, Tennessee William, Truman Capot, Paul Morand… Gallimard s’en servait de comptoir, Paul Bowles de boite aux lettres, Mohamed Choukri de salle de lecture et les visiteurs de passage d’un refuge de l’esprit. Mais au début du siècle, la librairie partant à l’abandon, Pierre Bergé, Tangérois de cœur lui a redonné ses lettres de noblesse. Aujourd’hui, la librairie généraliste à vocation méditerranéenne, est par la nature de son fonds en plusieurs langues aussi une porte ouverte sur la littérature et le monde.   

Tanger est une ville secrète avec un rythme à l’espagnol. La vie ne s’arrête jamais. Même la nuit elle dort d’un œil. Mais il faut être initié pour découvrir la vie nocturne de Tanger. Je n’en ai pas vu grand-chose. La nuit tangéroise est cachée, elle cache son exubérance. C’est une ville de passion, une ville excessive où les familles déambulent le soir sur la grande promenade le long de la mer, sur la corniche, les balnéaires. Ils  côtoient les boites branchées où la musique est autant techno que marocaine. Mais  c’est aussi la ville de tous les dangers qui accentuent les failles. La prostitution y est partout cachée, rien d’apparent.

Tanger est une ville de passage. On passe à Tanger car c’est une ville qui met la vie entre parenthèses. On y vient pour créer… où se détruire. Il y a le pire et le meilleur. C’est une ville d’artistes… c’est une ville d’évasion pour les marocains qui viennent y chercher une forme de liberté, cette tradition tangéroise héritée de son histoire cosmopolite. Elle a retrouvé une existence grâce à la volonté royale après avoir été longtemps abandonnée par le gouvernement après l’indépendance. Elle semble retrouver sa place de grande cité.

Plus tard, quand j’ai quitté Tanger, le soleil s’était relevé en même temps que le vent.  J’ai emmené avec moi un sentiment d’inassouvi et l’envie de revenir. J’ai pris la route pour Tétouan, la route qui longe la mer jusqu’au nouveau port, le Port Méditerranée. Au loin on apercevait l’Europe et son rocher. Les lieux étaient déserts et silencieux, enveloppés des rafales du vent, on était dimanche. Tout semblait en sommeil, grues et containers. Seuls quelques hommes peut-être en quête de paradis, marchaient en bord de route, venus de nulle part, allant je ne sais où, sans bagages. Mais les hommes ne passent plus, seule la drogue passe…

 

Marie-Agnès Roch

 

(publié dans la revue Chemin de Traverse, association Ours Blanc, juin 2013)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Marie-Agnès Roch - dans maroch
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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 14:15

 

Tout à l’heure,

Sous la lampe,

Le jour s’est retiré

Et nos voix se sont tues,

Un instant,

Seulement,

Dans le secret du lieu.

Le silence

S’est montré

Plus hardi

Que nous, dans la tourmente.

Et pendant que mes mains

Sur le papier

Ecrivaient,

Convenables,

Votre nom et le mien,

Vos pensées

Stupéfaites 

Ont cherché,

Soudain,

A bousculer ma plume.

L’encre alors

Déversée,

A scellé

Malgré nous,

Cet instant

Singulier.

 

 

Que s’est-il donc passé ?                                         

Quand plus tard,

Sous la lampe,

Eclairées,

Nos voix

Se sont déshabillées.

Notre histoire

Peu à peu,

S’est conjuguée

Au temps de l’inhérent

Et le jeu de nos mots

S’est décliné

En intrigue.

Nous avons,

L’un et l’autre,

Libéré

L’extravagance

D’entre les murs étroits

De l'indéfinissable.

Personne,

Non, personne,

Ne saura

S’emparer

De cet instant pluriel

Qui se vide de sens,

Hors du huis clos

De l’ombre.

 

 

Marie-Agnès Roch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 21:28

Conférence organisée par l'ALFOM, salle Vaugirard, vendredi 12 décembre 2008
(intervention de Bernard Giusti)


Ainsi que nous l’a rappelé Marie-Agnès Roch, les tableaux que Jules-Emile Zingg peignit sur le front furent exposés en 1917 au Palais du Luxembourg, et nous voici ici aujourd’hui, 91 ans plus tard et à quelques pas du lieu de cette ancienne exposition, pour rendre hommage à ce grand peintre. Caprice de l’histoire peut-être, ou juste retour des choses puisque ce peintre, si exigeant envers lui-même et si peu soucieux de l’opinion des salons, s’il est connu des amateurs d’art, des professionnels et des musées, ne l’est pratiquement pas du grand public.

 

La démarche que Marie-Agnès et moi-même avons adoptée pour écrire les textes accompagnant les œuvres du peintre a délibérément laissé de côté le poème descriptif, qui n’aurait eu que peu d’intérêt, tant pour le lecteur que pour nous. Nos deux premiers textes, qui s’intitulent tous les deux « A Jules-Emile Zing », sous forme d’hommage donc, mettent assez bien l’accent sur ce qui nous a touchés, émus, et parfois troublés dans notre rencontre avec les œuvres de Jules-Emile Zingg : l’extraordinaire force évocatrice du trait et des couleurs, la profondeur humaine qui se dégage de ces scènes où le plus souvent les personnages en plein labeur restent dominés par une nature qu’ils s’échinent à maîtriser (mais on voit bien que plus que de la nature, c’est de leur propre vie qu’il est question), en même temps que la parfaite adéquation de l’être humain et des choses.

Car ce qui surprend chez Zingg, c’est qu’il n’y a jamais dans ses sujets rien de surprenant. A une époque où beaucoup de peintres ont choisi d’intégrer dans leurs toiles des éléments extérieurs au sujet principal, des éléments incongrus ou provocateurs souvent, afin de mettre en évidence toute la relativité de notre perception de la réalité et nous amener à découvrir d’autres dimensions de cette réalité, Jules Emile Zingg, lui, s’en est tenu à dépeindre le quotidien et le familier sans jamais déroger à la véracité. Et pourtant, sans ajouts ni artifices, Zingg réussit le tour de force de nous amener à voir au-delà de ses toiles, ou plus exactement nous amène à percevoir les dimensions multiples qui accompagnent et transcendent le quotidien. C’est dire qu’avec Jules Emile Zingg, nous touchons sans cesse à ce qui constitue le fondement même et le cœur de toute démarche artistique.

Le poète Yves Bonnefoy, dans son ouvrage L’arrière-pays, nous parle de cet « ailleurs » qui est le ressort et la source de l’art en général, et de la poésie en particulier, cet « ailleurs » qui se constitue de tous les chemins que nous n’avons pas pris, de tous ces chemins que nous avons laissés derrière nous et dont le souvenir nous accompagne toute notre vie. Nous ne saurons jamais où auraient pu nous mener ces chemins. Mais ce qui importe, ce n’est pas de savoir où nous aurions pu aller, mais de l’imaginer. Avec les tableaux de Jules Emile Zingg, c’est entre autres ces voyages imaginaires sans cesse recommencés que nous effectuons, ces voyages que l’on peut multiplier en regardant une même toile et qui prennent chaque fois la coloration de l’instant.

Si j’ai choisi à dessein de citer Yves Bonnefoy, c’est que sa définition de « l’ailleurs » est une définition dynamique. Et c’est là une des autres dimension des œuvres de Jules Emile Zingg : le mouvement. Tour de force encore du peintre qui, avec des traits de pinceau qui pourraient apparaître à un regard superficiel comme grossiers et pesants, a su si bien rendre la force et le mouvement. Rien n’est jamais statique dans les tableaux de Zingg, ni les hommes ni les bêtes, ni les champs ni les cieux, pas même les montagnes.

Mais dynamisme aussi de l’histoire. Marie-Agnès Roch et moi-même avons choisi les œuvres qui traitaient de la ruralité, des hommes et de la terre, notamment, comme l’a rappelé Marie-Agnès, parce que Zingg fut l’un des derniers grands témoins de la disparition de tout un mode de vie. Depuis des millénaires, depuis ce que l’on a appelé la révolution néolithique, les sociétés humaines se sont organisées sur le mode d’une économie basée sur l’agriculture. Le 19e siècle a vu l’émergence, puis le triomphe au 20e siècle, d’une lente évolution de l’humanité qui a aboutit à la révolution industrielle, révolution qui a en grande partie finit par industrialiser l’agriculture elle-même. Et évidemment, au passage, c’est tout un mode de vie et un système de valeurs qui a été profondément transformé, jusqu’à même disparaître dans nombre de ses aspects. Zingg a donc été le témoin de cette transformation et de ces disparitions dans notre pays, ce qui confère aussi à ses tableaux une valeur de témoignage.

Pour autant, ni Marie-Agnès Roch ni moi-même n’avons été motivés dans nos écrits par une quelconque nostalgie. Ici, la rencontre entre la peinture et la poésie s’est faite autour de ce « temps vertical » dont nous parle Gaston Bachelard (La poétique, la rêverie), temps qu’il assigne de façon privilégiée à la poésie. Le temps vertical, ce n’est pas seulement l’ordonnancement des mots sur la page selon une configuration verticale, c’est aussi cette continuité de l’histoire. Nous devons nous souvenir que ce que nous pouvons percevoir comme une rupture dans la continuité historique, ce n’est jamais qu’une autre façon pour l’histoire de se poursuivre.

C’est dire qu’il ne s’agissait pas pour nous de nous pencher avec nostalgie sur les évocations picturales de Jules Emile Zingg, sur ce que d’aucuns appelleraient « le bon vieux temps », mais de retrouver et rappeler ce qui fait partie de nos racines les plus profondes. Il serait vain de croire que cette histoire rurale millénaire a définitivement pris fin il y a quelques décennies avec l’avènement de ce qu’on pourrait appeler la modernité – terme qui, pour peu que l’on s’y penche, recouvre un concept très flou. On peut le croire, évidemment, mais dans ce cas le prix à payer est la réduction de notre champ de conscience, c’est-à-dire la réduction du regard que nous portons sur le monde et sur notre propre vie.

La continuité historique à travers les œuvres de Zingg, c’est aussi – et peut-être surtout – la continuité des rapports profonds entre l’homme et la nature, et au-delà des rapports profonds entre les hommes.

Pas de nostalgie donc, mais le souvenir d’une histoire toujours présente, comme le socle invisible de notre propre époque.

 

Le lien privilégié que je viens d’évoquer entre la peinture de Jules Emile Zingg et l’histoire, je voudrais maintenant le compléter par le lien privilégié entre la poésie et l’histoire. Et si l’on y regarde de plus près on s’apercevra que ce lien, en fin de compte, est le même. De même que les destins historiques réciproques de la ruralité et de la poésie, qui sous cet angle sont intimement liés. Il y a eu en effet dans nos sociétés un déclin du rôle social de la poésie dans le même temps où le rôle de la paysannerie s’est considérablement amenuisé. Je voudrais donc vous citer ce court passage d’un de mes essais, Le Fil d’Ariane :

 

« Compagne attentive des premiers pas de l’humanité, la poésie est née des sociétés orales, et bien après que les hommes aient songé à représenter les sons qu’ils échangeaient, elle a gardé son statut d’art oratoire et son emprise sur leurs destinées. Les peuples anciens de la tradition celtique ne prêtaient-ils pas aux paroles des bardes le pouvoir de détruire des royaumes entiers ?

Peut-être la poésie est-elle née de la solitude fondamentale de l’être humain, de la rencontre entre l’impérieuse exigence de communiquer ce que nous avons de plus précieux en nous et l’impossibilité d’exprimer le cœur et le joyau de notre être, de partager l’ultime « ailleurs » au-delà duquel règne le silence.

La poésie se nourrit de cette distance intime et déploie un discours toujours en décalage par rapport à la réalité. Elle se nourrit de notre irréductible solitude, si bien évoquée par André Bonnard, dans une superbe phrase où il désigne tout à la fois ce qui fonde le poète et ce qui l’emprisonne : « … la solitude, école et piège des âmes éprises d’absolu ».

 

Jean Maffioletti a écrit qu’une des dimensions de la poésie est de « rendre palpable, capable d’écrire certaines interactions complexes du temps, de l’espace et de la mémoire, qui se croisent sans cesse et d’ordinaire ne se parlent pas. »

Jules Emile Zingg a su par ses tableaux, par ses traits et ses couleurs, et par son amour immense de l’art, de la nature et des hommes, nous rendre évidentes toutes ces interactions complexes.

Marie-Agnès Roch et moi-même avons tenté l’aventure. Ce n’est pas à nous de dire si nous y avons réussi. Mais je conclurai par cette citation du Fil d’Ariane :

 

« En cette époque où s’ouvre un millénaire, il semblerait que la voix des poètes se soit considérablement amenuisée, étouffée par les exigences d’un utilitarisme économique et scientifique qui n’admet le rêve que pour autant qu’il soit exploitable. Pourtant, telle la mauvaise herbe, la poésie persiste à surgir çà et là en des endroits que l’on croyait à jamais désertés. Elle ressurgit sans cesse au coin des rues bétonnées, au beau milieu des chemins désherbés, au cœur de ceux qui s’en croyaient à jamais éloignés. Elle ressurgit pour chasser les ténèbres qui peu à peu ont envahi nos ombres, et pour nous glisser à l’oreille les quelques mots de René-Guy Cadou : « Le temps que j’ai à vivre, que l’amour le prolonge. »

 
Bernard Giusti

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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 20:52

 

      Conférence au Sénat organisée par l'ALFOM, salle Vaugirard, vendredi 12 décembre 2008

 

Jules-Emile Zingg naît le 25 août 1882 à Montbéliard. Dès l’âge de quatre ans il commence à couvrir ses ardoises de dessins. Mais aux yeux de son père, horloger, l’art n’est pas sérieux. Il s’inquiète. Monsieur Durget, professeur de dessin au collège le convainc d’inscrire Jules-Emile aux cours du soir municipaux. En 1898 Jules-Emile devient l’élève de Giacomotti qui dirige l’école des beaux-arts de Besançon. Puis en 1900, il reçoit une bourse d’étude de la municipalité de Montbéliard et monte à Paris dans l’atelier de Cormon. Travaillant avec assiduité, il recherche la précision du dessin. Il obtient quasiment tous les prix de l’école. De santé fragile il alterne séjours à Paris et séjours dans la campagne comtoise. En 1911 il est second au prix de Rome. Cormon et lui se respectent mais des divergences apparaissent bientôt dans leurs conceptions de l’art.

En 1912 il se marie avec Thérèse Dumont altiste au conservatoire de Paris. Il reste au pays, en Franche-Comté, s’installe dans les bois de Belverne près d’Héricourt. En 1914 il est réformé pour santé déficiente. Il part en Bretagne où il rencontre Maurice Denis et Sérusier. Il travaille dans l’esprit des Nabis.

En 1917 Zingg est volontaire en tant que peintre des armées avec Vuillard.. Il peint alors des scènes dramatiques, la terre qu’il chante est creusée ici pour ensevelir le soldat mort. Il expose au palais du Luxembourg ses œuvres peintes aux armées. Sa femme Thérèse qui est partie s’installer avec leurs deux enfants à Contournat en Auvergne, pressent l’intérêt que son mari trouvera à ces paysages. En été 1917, Zingg rejoint sa famille. Il dira : « ici, tout est net et fort ordonné, parfaitement écrit… les paysans travaillent en grand nombre dans la campagne. Certains conduisent  des attelages de bœufs ou de vaches salers, d’Aubrac, du Nivernais : rouges, jaunes, blancs. Ces couleurs joyeuses s’ajoutent au gris des foins, aux verts des prés ou aux ors des champs de céréales… un  soleil torride répand une lumière éblouissante sur les vielles maisons. Les façades ocre jaune et les toits Sienne brûlée resplendissent. »

Zingg se sépare alors de l’académisme. La matière n’est plus travaillée avec insistance, les empâtements et les transparences alternent, le dessin libère la composition. Tout cela n’est pas étranger à l’art de Vuillard. En Auvergne, après la guerre, tout reprend un sens. Zingg aime à célébrer la famille comme les travaux des champs. Le climat devient quasi biblique, notamment dans « scène de la vie familiale en Auvergne ». Les œuvres peintes sur le vif répètent souvent la présence de sa femme et de ses deux fils comme simples éléments de vie. Ce noyau familial explique les liens d’amitiés qui se nouent avec les paysans de Contournat. La famille se juxtapose aux familles. Le peintre s’installe au milieu des champs et gagne la sympathie des gens du village. Il peint les saisons qui passent et transforment la nature, les automnes rougeoyants, les hivers dépouillés et les neiges silencieuses. Il saisit les moindres subtilités de la lumière qui rend sensible l’espace. Et dans ces paysages il saisit aussi l’instantanéité du mouvement des  hommes.

Puis Zingg retourne à Paris dans son atelier de la Villa Brune. Présenté par Vuillard, il prend contact avec la galerie Druet, Druet qui propose de l’exposer en novembre 1918. Le public de chez Druet  le suit hors des courants constitués. Zingg est satisfait de son émancipation. Il dira : «  je sens pour ma part combien mon bonheur est fragile, car ma vie n’est-elle pas une lutte continuelle ? Cette constante aspiration à mon idéal qui s’éloigne à mesure que j’avance. Ce besoin de réalisation plastique parfaite à une époque aussi éloignée de la beauté est extrêmement douloureux. Je sais que toutes les grandes choses de la vie ne sont faites que de sacrifices…J’ai tout lieu de me réjouir des succès qu’obtiennent à Paris mes œuvres mais les applaudissements de mes contemporains me laissent assez indifférent pour la continuation de mes travaux. »

A cette période Zingg semble préférer s’exprimer d’après le souvenir. Et l’on peut s’en étonner lui qui ressent intensément le contact direct avec la nature. Lui qui peint debout, dehors par tous les temps. Mais il ne perd pas de vue que l’œuvre d’art est avant tout dominée par les lois de l’artiste. Il est hanté alors par le désir de réaliser des peintures d’esprit mural. Entre 1919 et 1920 il entreprend plusieurs compositions qui contribuent à faire évoluer sa peinture de chevalet vers plus de synthèse. Mais il en pressent les limites. Pris par la vie parisienne et les expositions il s’échappe en Bretagne, en Franche-Comté, en Picardie et dans le Vexin. Il succède à Maurice Denis comme professeur à l’Académie Ranson. En août 1921 il rend visite à Coste à Auxerre qui collectionne ses œuvres. Coste est un homme de grande culture et lui fait découvrir les ouvrages rares de sa bibliothèque. C’est là qu’il découvre le Noa Noa de Paul Gauguin.

D’Auxerre il retourne à Contournat. Là sa peinture exprime davantage la rudesse de l’Auvergne, son expression est de plus en plus rigoureuse. Zingg a la prémonition d’être un dernier témoin de la vie rurale. Il loue une maison à Saint Saturnin avec toute sa famille. Il part avec son carnet de croquis pour débusquer l’humain dans l’apparente banalité de sa vie quotidienne. Il peint toujours les saisons, il rejoint tôt le matin les paysans aux récoltes, et brosse en quelques heures sa toile. Il aime à peindre les scènes de battages où tout est mouvement. L’homme est partout et chaque geste vaut un large coup de pinceau. Il trouve son propre rythme sur la toile dans le jaune de la paille. La peinture vit son aventure. Il est inquiet mais il sent l’homogénéité de ses œuvres qu’il accroche sur ses murs. Il dit : «  en regardant un paysage dans une promenade, je m’arrête et suis vivement frappé. La composition se présente curieusement sous un aspect inattendu. Les arbres, les collines, la petite maison, tout cela s’arrange pour le plaisir des yeux. Peindre comme si on voyait pour la première fois ces choses. En rendre la grandeur et la noblesse et exprimer à travers elles l’amour et la foi qui sont en nous. Peindre en pensant à ses premières impressions si vives et si puissantes. Peindre en oubliant cet enseignement faux. Ces salons pernicieux. Ces expositions néfastes. Ne voir qu’en soi, ne regarder qu’en soi, ne compter que sur soi-égoïstement- pour son plaisir et sa satisfaction, tant pis si les toiles peintes de cette façon n’ont pas de succès. Se foutre des confrères et plus encore des critiques. Aller droit devant soi en pensant toujours à faire mieux. »

Dans ses toiles peintes en Auvergne, son fils, l’enfant blond est partout, avec sa mère, au milieu des arbres, devant les bœufs. Il est là dans chaque saison. L’hiver venu Zingg peint les arbres alourdis par la neige, les clochers d’église qui semblent avoir froid dans le ciel.

L’Auvergne c’est la grandeur, la force, la rudesse et l’homme. En 1921 le peintre semble être allé au fond de lui-même, ici à Saint Saturnin.

En 1922 la vie parisienne reprend. Druet l’expose en février. C’est un succès. Jules-Emile garde l’Auvergne au fond de lui et entreprend une composition à propos de laquelle Robert Rey écrira dans le Crapouillot : « deux bœufs sous le joug, le bouvier, un marmot et tout le relent de la terre éventrée nous arrive au visage (…) Vers qui se tourner dans le passé pour trouver à la fois cet air de boue et de sabot que Baudelaire reprochait à Millet. »

Il quitte Paris pour la Franche-Comté et les Vosges. Il travaille la gravure sur bois pour illustrer l’édition du roman « Truvache » de Louis-Léon Martin. Il aime cette technique où le repentir n’est pas possible. De retour à Paris, dans son atelier de la Villa Brune il reçoit la visite de ses amis Coste et Grèze, tous deux amoureux de sa peinture. En 1923, Coste réserve « la foire de Saint-Saturnin » . Dans cette œuvre pensée, breughélienne, on entend le brouhaha de la foule des paysans occupés à leurs affaires. Ils sont tous là, les paysans, les bœufs, l’enfant blond, le bonimenteur et le peintre nous entraîne nous aussi dans la foire. Cette toile est exposée à Rouen puis à Paris puis fera l’objet d’un carton pour une tapisserie monumentale commandée par la Manufacture des Gobelins. Avant de terminer ce carton, en janvier 1924, Zingg a besoin de revoir l’Auvergne. Il part pour Murol à l’Hôtel de la Poste pour quelques jours. Il écrit à son ami Coste : « je suis encore à Murol pour quelques jours. Je suis ce soir très fatigué et abruti de travail. Par ces temps froids et humides, c’est assez dur. J’avais besoin de revoir ce pays pour retrouver mon équilibre. En ce moment, le lac Chambon est fantastique, avec les Monts Dore couverts de neige. J’espère ramener quelques toiles curieuses. » En avril le carton est terminé.

Plus tard il s’installe en baie de Somme et peint des marines mais il repart rapidement à Contournat. Sa peinture est plus déliée, moins heurtée. Les couleurs sont étonnantes de gaieté, c’est presque du bonheur. Mais ses idées noires reviennent à grands pas. « Pourquoi la nature m’a t-elle fait si différent des autres, je suis un instrument que le moindre souffle fait vibrer. »

Il domine sa souffrance qui le pousse de manière pressante à la création.

Il retourne aux Gobelins pour déterminer les couleurs de la tapisserie qui sera terminée en 1928.

Puis pendant sept ans, il va et vient dans les provinces de France, le Vexin, la Franche-Comté, Montbéliard où il expose en 1929, les Vosges, Abbeville où il fait construire un atelier dans la maison de ses beaux-parents, la Bretagne près de Perros-Guirec, Paris où il décore un des piliers du restaurant La Coupole. Il continue à peindre, subit les honneurs et le parisianisme.

En 1932, il s’installe à Groire près de Murol pour quelques mois seulement. Ce sera son dernier séjour en Auvergne. En 1935 il achète une maison à  Boury-en-Vexin. Puis il fait de nombreux séjours dans sa terre natale, à Montbéliard, au Russey, à Lons-le-Saunier dans le Jura. En 1936 il expose au Palais Granvelle à Besançon, en 1939 il exécute une fresque au théâtre de Montbéliard. Puis il tombe malade et partage son temps entre Boury et Paris. Il meurt épuisé le 04 mai 1942.

L’Auvergne fascina Zingg plus que toute autre région et c’est sans doute là que son évolution personnelle s’est faite. La rencontre d’un lieu peut parfois être plus déterminante qu’une époque ou une influence artistique. Il y trouve plus qu’ailleurs la vie paysanne simple et essentielle pour laquelle il est né car tout y est authentique.

Marie-Agnès Roch

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19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 00:00

Gisors : ils ont signés "Zingg, la terre et l'homme"

Ils sont venus d'Auvergne pour présenter leur livre

Les auteurs Marie-Agnès Roch et Bernard Giusti se sont livrés, samedi, à une séance de dédicaces à la bibliothèque municipale de Gisors. L'occasion de présenter leur dernier ouvrage commun Zingg, la terre et l'Homme, consacré à l'œuvre du peintre, qui a passé la dernière partie de sa vie dans la région, à Boury-en-Vexin.
Le livre présente plus de trente peintures accompagnées d'une série de poèmes coécrits par les auteurs. Il est publié aux éditions L'Homme bleu qui, créé en 2004 sous la direction de Marie-Agnès Roch, est une émanation de l'association Le texte et l'homme dont la vocation est de faciliter la rencontre entre créateurs, artistes et intellectuels en vue de la diffusion d'œuvres communes ou individuelles dans le secteur d'Aurillac (Auvergne).
L'ouvrage Zingg, la terre et l'Homme a pu être présenté à Gisors grâce à l'association locale Le Mouvement des écarlates dont Bernard Giusti fait lui-même partie.

Article paru sur http://www.paris-normandie.fr/index.php/cms/13/article/57807/ en date du 18-11-2008

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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 17:50
 



Aux éditions
L’Homme Bleu

 

 

Zingg, la terre et l’homme

 

Poèmes de Marie-Agnès Roch & Bernard Giusti

 

Tableaux de Jules-Emile Zingg

 

82 pages, 25 euros - Couleur, format à l’italienne 24x20 cm - ISBN : 978-2-9527978-0-1 

Editions L’Homme Bleu - 20, avenue de la République - 15000 Aurillac

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18 novembre 2007 7 18 /11 /novembre /2007 10:26
Arrêtons-nous ici, sous l’arbre à confidences,
Dont l’écorce est un livre ouvert aux jeunes gens.
Invitons le silence à l’ombre du feuillage
Pendant qu’au loin la pie divulgue notre audace.

L’audace d’entrevoir un jour, une heure, une vie,
Le bonheur au pluriel mis au ban de l’enfance.
L’audace d’espérer survivre au châtaignier
Qui se targue à l’instant, d’abriter nos amours.

L’audace enfin de croire à l’unique mémoire,
Qui sera le berceau de nos enfants d’alors.
La pie aura péri, le châtaignier peut-être,
Et nous serons encore au bras de nos aurores.

Texte publié dans "L'Agora"
Revue de la Socièté des Poètes Français
n° 38, janvier-février-mars 2007
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15 juillet 2007 7 15 /07 /juillet /2007 17:25
Ils ont le teint blafard, ils ont l’orbite creuse
Où vit un œil tombé dans l’envers du décor.
Ils ont le ventre sourd au cri de la fortune
Et le sourire ému qui flirte avec les rêves.

Ils ont le cœur qui bat au fil tendu des mots
Et d’une plume tendre, ils font un messager
Portant haut la douleur jusqu’à l’inaccessible,
Idéal partagé qui meurt en bas de page…

Ils errent dans leur vie hantée par le silence,
Parfum des solitaires à la verve bouillante
Qui fait de leurs amours la poésie des autres
Dans un monde de prose aux passions délétères…

Ils sont sages et fous, agitateurs du temps
Qui coule entre leurs doigts en embrassant la rime
Et qui parfois s’arrête au hasard d’hémistiches
Comme on retient son souffle face à l’éternité.

Marie-Agnès Roch
Texte publié dans « L’heure Injuste », recueil collectif, Editions La passe du vent, février 2005
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14 juillet 2007 6 14 /07 /juillet /2007 17:40
Deux verres vides sur la table,
La porte de la chambre,
Entrouverte.
Le soleil
Nous a vus
A travers le carreau.
Mais la nuit
Le condamne
Au silence.
Et demain,
Nous serons
Déjà loin,
La porte de la chambre
Refermée
Et les verres sur la table,
Rangés.
Personne,
Non personne
Ne croira
Le soleil
Qui dira
Qu’il a vu
A travers le carreau,
La porte de la chambre,
Entrouverte,
Deux verres vides sur une table.

Marie-Agnès Roch
Texte publié dans « Trait d’union » poésies, Editions l’Ours Blanc, mars 2002
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1 juillet 2007 7 01 /07 /juillet /2007 13:53
J'ai beaucoup voyagé, assise dans mon fauteuil, au travers de ces gens qui venaient déposer sur le bord du bureau, des morceaux de leur vie. Quelques gouttes de pluie ramenées de la mer, des tranches de soleil dans un regard d'enfant, et le froid de l'hiver dans les cheveux des vieilles. J'ai vu passer le temps que j'ai cru oublier.

J'ai connu la souffrance, assise dans mon fauteuil, mais j'avais mis des gants avant de l'effleurer. Elle ne m'a pas blessée mais elle m'a dérangée. Aussi ai-je dû construire des maisons de papier, pour cacher la douleur et taire les regards. J'ai repeint les volets comme pour m'éblouir et j'ai donné du vent pour un souffle d'espoir, en refermant la porte, pour protéger mon âme.

J'ai enlevé des masques, assise dans mon fauteuil, et j'ai gardé le mien et ses larmes de bois. Mon visage recouvert ainsi n'a pu trahir, qu'il avait un sourire malgré tant de misères.
Je n'ai rien de l'humain, je suis comme les statues au fond des cathédrales, qui forcent à la prière sans jamais y répondre.

Comment pouvais-je penser, assise dans mon fauteuil, qu'on attendait de moi une simple parole? Qu'elle était l'importance de ces mots que l'on dit, parfois sans même y croire mais qui vous apprivoisent ?

J'ai rencontré la mort qui n'était pas la mienne, assise dans mon fauteuil. Malgré tous mes discours, elle s'est montrée fidèle au premier rendez-vous. Elle avait pris ma place, elle tenait dans ses mains toutes mes vanités. J'ai voulu négocier ma bonne volonté, mais elle s'est mise à rire de cette inanité.

J'ai posé mon crayon, j'ai retiré mon masque et puis j'ai tout rangé, les quelques gouttes de pluie, les tranches de soleil, et les cheveux neigeux. J'ai refermé la porte de mon placard à vies, en gardant les morceaux posés sur mon bureau, pour m'en faire un habit.

En bas sur le trottoir, j'ai croisé tous ces gens que j'avais dénudés, souvent à leur insu. Ils ne m'ont pas connue, à visage découvert dans ma nouvelle parure. Pourtant j'avais sur moi un peu de leur souffrance, un peu de leur misère et des larmes amères.
Un jour je reviendrai m'asseoir dans mon fauteuil, pour un dernier voyage...

Marie-Agnès Roch

Texte publié dans « La Mort », recueil collectif de poèmes et nouvelles, Editions L’Ours Blanc (Paris), 130 pages, 11 euros, juillet 2002
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